La cité d'Angkor
Angkor est sans doute l’un des sites archéologiques les plus connus à travers le monde. Tout comme les vestiges romains et grecs de la Méditerranée, les ruines d’Angkor sont le témoignage d’une civilisation qui a connu un âge d’or flamboyant entre les XIe et XVe siècles avant de sombrer dans un long déclin à partir de 1431. Mais contrairement à ses homologues européens, le site d’Angkor est devenu célèbre pour le destin de ses ruines. Situé dans la jungle tropicale cambodgienne, la végétation a repris ses droits et a colonisé une partie des structures des palais et temples. L’ancienne capitale de l’empire khmer a ainsi obtenu une aura de cité engloutie, perdue pour certains, digne d’un décor d’aventures archéologiques à la Indiana Jones et Tomb Raider. Retour sur une histoire qui mêle politique, religion et archéologie et l’un des sites touristiques les plus célèbres d’Asie.

Vue sur le temple d'Angkor Vat lors d'un coucher de soleil ©Pakawat Thongcharoen
Une cité fondée au IXe siècle
Angkor est située dans le nord-ouest de l’actuel Cambodge, à proximité de la ville de Siem Reap et du lac Tonlé Sap. Les archéologues ont pu observer, grâce à des analyses topographiques et imageries radar et satellites, que les premières installations humaines remontent à l’Antiquité, aux alentours du VIIe millénaire avant notre ère. Les habitations se sont transformées en villages qui ont survécu aux nombreuses transformations environnementales et politiques de la péninsule d’Asie du Sud-Est.

Carte des provinces actuelles du Cambodge avec la localisation d'Angkor Vat ©Ontheworldmap.com
Au IXe siècle, le Cambodge serait, selon la tradition, dominé ou sous l’influence de pouvoirs indonésiens venus de Java. Le territoire était divisé en cités-États et autres principautés. C’est alors qu’un prince, Jayavarman II, décide de fonder un nouveau pouvoir, l’Empire Khmer, avec une capitale, Hariharālaya, dans l’ancienne province de Roluos vers 802. Localisée à quinze kilomètres de l’actuelle Angkor, il s’agit de la première capitale de l’empire.
Les successeurs de Jayavarman II poursuivent son œuvre jusqu’à la fin du siècle, lorsque le roi Yaśovarman Ier fait déplacer, vers 889-890, sa capitale plus à l’est, où se trouvent les actuelles ruines d’Angkor. La cité prend le nom d’Yaśodharapura. On ne sait pas précisément quand elle prend le nom d’Angkor mais cela s’est sans doute fait progressivement en empruntant au sanskrit indien nagara qui désigne la ville vers la langue khmère de l’époque.

Ruines et moines bouddhistes dans le temple Bakrong de Roluos
L’Empire khmer et la gloire d’Angkor
Depuis le règne de Yaśovarman, l’empire khmer s’est développé sur un vaste espace s’étendant du golfe du Bengale à l’ouest, jusqu’à la mer de Chine méridionale (actuelles côtes du Vietnam). Au nord, il avait également des contacts avec les peuples des montagnes et avec l’Empire de Chine.
L’évolution progressive de l’Empire khmer a vu sa capitale en recevoir les retombés, à la fois en termes de constructions mais aussi en termes de prestige. Les souverains ont voulu inscrire leur règne dans la pierre et ont fait construire de nombreux palais et temples à leur gloire et à celles de dieux hindous (d’abord Shiva puis Vishnou), et du Bouddha suivant les périodes.
Dans une région marquée par les périodes de moussons, les Khmers se sont rendus maîtres dans la gestion de l’eau de pluie et des fleuves. À proximité du Mékong et du lac Tonlé Sap, les crues sont particulièrement dévastatrices. Pour les canaliser, les Khmers font bâtir d’immenses réservoirs, appelés barays, et un vaste système de canaux pour irriguer les bâtiments et les cultures et servir de voies de navigation. Une partie des bâtiments, comme à Angkor Vat, ont à ce titre été construits grâce au transport fluvial des pierres depuis des régions lointaines.

Temple d'Angkor Vat avec ses douves et ses bassins ©Apsara National Authority (ANA)
La maîtrise de l’eau a permis l’installation de plus d’un million d’habitants à Angkor. À cette époque, il n’existait pas de cité équivalente. Les premières villes millionnaires n’apparaissent ensuite qu’avec l’industrialisation du XIXe siècle. Les habitants vivaient dans des maisons individuelles en bois, dont il ne reste que peu de traces. Ne pratiquant pas l’habitat concentré, Angkor s’est donc étendue à mesure qu’elle a gagné en population. Selon les archéologues, la capitale khmère s’étalait à son maximum, sur plus de 1 000 km².
Cette profusion en eau a permis le développement d’une agriculture florissante, à la base de la puissance démographique et militaire khmère. Sa forte population a aussi nécessité la construction d’hôpitaux, des commerces, des temples et des entrepôts, des centres administratifs et, surtout, des palais royaux.

Plan du site d'Angkor
Cependant, malgré la grande puissance de l’empire et de la cité, a aussi attiré les convoitises. Au XIIe siècle, les Khmers sont en guerre contre les Chams (prononcé « tchamme ») du royaume du Champa, dans l’actuel centre du Vietnam). Plusieurs batailles ont lieu et en 1177, les Chams parviennent à prendre Angkor après avoir remonté le fleuve Mékong. La ville est saccagée et une partie des temples perdent leurs décors et statues, ramenés ensuite à Vijaya, la capitale du Champa. Le roi Jayavarman VII (1181 – 1218) parvient à reprendre la ville et à la restaurer. Pour sa reconquête et l’embellissement qu’il a accompli, il est souvent cité comme l’un des grands bâtisseurs d’Angkor.

Bas-relief d'Angkor Thom représentant des soldats partant en guerre sous la direction du roi Jayavarman VII ©Alfred Molon
Malgré les attaques, Angkor garde un prestige sans égal jusqu’au XVe siècle. Vers 1296, preuve de son importance dans la région, un diplomate chinois est envoyé sur place. Zhou Daguan y découvre une cité opulente et d’une grande richesse même si l’âge d’or d’Angkor, souvent situé au début du siècle, est passé. Dans un rapport, intitulé Les Coutumes du Cambodge et destiné à la cour des empereurs yuan, Daguan décrit la vie des Khmers sous le règne d’Indravarman III (1295 – 1308) avec une grande précision après y avoir vécu pendant un an. Son récit est le seul que nous connaissions sur la période. En dehors des récits épigraphiques (sculptures et bas-reliefs), il n’y a pas de récit contemporain qui nous soit parvenu.
La cité aux 200 temples
A Angkor, les temples sont omniprésents. Depuis le IXe siècle, ils sont construits par les souverains pour montrer leur puissance et leur dévouement auprès des divinités hindoues. Selon la légende, Jayavarman II aurait créé la cité afin d’accueillir un culte de Shiva, l’une des principales entités du panthéon hindou. Ses successeurs font de même et construisent, les uns après les autres de nouveaux temples. Cela correspond à la fois à une volonté de se séparer des autres mais aussi, dans une autre perspective, de correspondre à une pratique hindoue dictant que l’avènement d’un nouveau règne est aussi celui d’une nouvelle ère et donc, d’un commencement sur d’autres bases. Par conséquent, il existe plusieurs ensembles de temples à travers le site d’Angkor. Ceci se comprend également vis-à-vis du statut du roi. Ce dernier est nommé devaraja, le « dieu-roi », et obtient une aura divine qui résulte en vénérations et cultes propres.

Vue du temple du Bayon à Angkor Thom
Les temples que nous pouvons observés jusqu’à présent ne sont qu’une petite partie des complexes religieux qui ont pu exister. Ce qu’il reste, ce sont les fondations de pierres mais il existait toute une architecture de bois autour qui a malheureusement disparu avec le temps. Les toits étaient recouverts de structures artistiques avec des statues d’animaux mythiques, comme des garudas, qui pouvaient être recouvertes de feuilles d’or. Les murs internes et externes des temples étaient recouverts de reliefs racontant des mythes hindous ou les vies, mythifiées, des souverains. On y trouvait des figures mythologiques mais aussi des humains et des animaux, mis en scène pour une compréhension horizontale et pour un public qui ne savait pas lire. Si au départ, une bonne partie des inscriptions sont réalisées en langue khmère, à mesure que les siècles passent, le sanskrit, une langue indienne souvent réservées pour les affaires sacrées, prend le relais.
Selon les lieux, des statues géantes accompagnent les visiteurs et les religieux qui viennent se recueillir. Elles représentent souvent des créatures mythologiques comme des lions ou le serpent Naga, des géants ou des éléphants. Au centre des sanctuaires, il est possible de trouver des sculptures figurants des divinités, parfois de manière métaphorique comme les lingas de Shiva. Le dieu n’est pas représenté avec une image fidèle mais à travers un cône phallique censé symboliser sa vitalité et la création. Il est placé au centre comme les autels dans les autres religions.
Il faut voir dans les temples, contrairement à ce qu’il peut se faire en Europe, des lieux de vie qui vont au-delà de la religion. Les prêtres et moines sont ainsi minoritaires car le roi et son personnel sont les principaux occupants des lieux. À cela, viennent s’ajouter des ouvriers qui vivent dans des maisons en bois dans les enceintes ou à l’extérieur, ainsi que des troupes de danseuses qui animent les cérémonies et journées des souverains. De même, les temples sont recouverts de décors pouvant directement faire référence au prestige du souverain.

Pont aux géants et aux nagas à Angkor Thom ©AdventuresbyJellie
Angkor Vat, le plus grand des temples
Angkor Vat (ou Wat) est sans aucun doute le temple le plus connu d’Angkor. Bien que son nom signifie « petit Angkor » pour les Cambodgiens, il s’agit du plus grand complexe de la cité, avec près de 200 hectares de surface.
Il est fondé au XIIe siècle, entre 1113 et 1150, sous le règne de Suryavarman II. Il reprend le principe du « temple montagne » qui a inspiré les premiers bâtisseurs d’Angkor. Selon cette logique, le temple, surélevé grâce à plusieurs gradins, s’élève vers le ciel, avec des tours et un sanctuaire au sommet (où peut se trouver le linga). L’image d’ensemble doit représenter le mont Meru, la demeure des dieux dans la mythologie hindoue.
Il peut être divisé en trois grands ensembles. Le premier est une immense douve qui entoure le site, le second correspond à l’enceinte du temple, formant un rectangulaire d’environ 1 000 m sur 800. Le troisième, enfin, le temple, bâti sur une estrade formant un rectangle de 215 m par 187. Sa surface restreinte par rapport à l’enceinte laisse supposer la présence de bâtiments en bois tels que des maisons pour le personnel chargé de son entretien, ainsi que celui chargé du gouvernement, de la protection du roi et ses domestiques.

Vue aérienne du complexe d'Angkor Vat
Le temple en lui-même est constitué d’un ensemble de trois galeries rectangulaires, réhaussées de tour à leur angle ainsi qu’un complexe de cinq tours en quinconce au centre. Elles dominent le site par leur hauteur, en particulier celle au centre qui s’élève à 65 mètres. Leur toiture, dite en fleur, est l’un des symboles les plus visibles de l’architecture khmère de cette période.
Le temple a été dédié au dieu Vishnou. Il est le premier de son genre après ses prédécesseurs qui honoraient le dieu Shiva. Le dieu était représenté à travers une immense statue à huit bras, présent à l’entrée ouest du sanctuaire, dans le prolongement d’une grande avenue qui part du mur ouest. Cette orientation vers l’ouest, atypique, est encore une fois liée à Vishnou, selon les règles hindoues et permettait, lors des équinoxes, de faire passer les rayons du soleil à l’intérieur du temple.
Au sein d’Angkor, toutes les surfaces disponibles sont utilisées à des fins iconographiques. Les murs sont recouverts de décors issus des légendes hindoues mais aussi du folklore indien. Les personnages, de toutes natures, sont mis en scène avec des poses qui créent une certaine animation. On y voit principalement des humains tels que le souverain en train de combattre ou gouverner, son armée, des serviteurs et des divinités. Pami elles, on retrouve les apsaras, des déesses représentées en train de danser dans un style appelé « ballet royal » (robam preah reachea trop en khmer). À côté, il y a les dévatās, des divinités sous des formes plus stoïques et solennelles dans leurs postures. L’avenue centrale, quant à elle, d’une longueur de 350 mètres, est cernée, à son début par deux statues de naga, un serpent mythique à plusieurs têtes, et, à sa fin, par deux lions majestueux.

Bas-relief représentant des apsaras à Angkor Vat
Le destin du temple d’Angkor Vat, symbole d’Angkor, fut de n’être associé qu’à son fondateur, Suryavarman II, dont il devient le mausolée. Après sa mort, le temple hindou change d’obédience et devient un lieu du bouddhisme theravada à la fin du XIIe siècle. Ceci peut expliquer la présence d’inscriptions bouddhistes en plus des récits hindous originaux. Des moines de tout le Cambodge, même d’ailleurs, viennent s’y recueillir. Des récits et traces attestent de la présence de pèlerins japonais au XVIIe siècle. Bien qu’Angkor ait sombré dans un long déclin, Angkor Vat a gardé une population religieuse au fil des siècles, et c’est toujours le cas, ce qui lui permet d’être qualifié de « temple vivant ».

Photographie d'Angkor Vat par Mike Fuchslocher
Angkor Thom, l’héritage de Jayavarman VII
Tout comme Angkor Vat, Angkor Thom (« Grande Capitale/Cité ») est l’aboutissement du règne de son fondateur. En 1181, le roi Jayavarman VII accède au trône après la guerre contre les Chams. Il veut consacrer son règne par la construction d’un autre temple, plus grand encore que celui d’Angkor Vat. Pour la localisation, il se rapproche du centre d’Angkor où il établit une enceinte formant un carré d’environ 3 km de côté, entourée de douves. Contrairement à d’autres lieux, Angkor Thom n’est pas construite sur un site entièrement vierge. Des bâtiments antérieurs y sont présents comme les temples Baphuon et Phimeanakas qui dateraient du début du XIe siècle. Après la mort de Jayavarman VII, ses successeurs font la même chose et décide de continuer à habiter Angkor Thom, ce qui complexifie encore plus le travail des archéologues pour comprendre l’histoire du lieu.

Tête représentant le roi Jayavarman VII, musée Guimet, France
Le site est accessible grâce à cinq portes aux points cardinaux qui mènent au temple du Bayon, un temple-montagne, situé pile au centre. À l’est, deux portes permettent de pénétrer dans le sanctuaire. La première, dans l’axe est-ouest, est la porte de la Mort et, plus au nord, se trouve la Porte de la Victoire. Grandiose et richement décorée, elle introduit une pratique spécifique au règne de Jayavarman VII, la présence de visages gigantesques sculptés sur les tours entourant la porte. Avec des traits apaisés, certains y voient même des sourires. Ils imposent leur présence dans l’espace. Faisant face aux quatre points cardinaux, les archéologues avancent l’idée qu’ils symbolisent le contrôle total du roi sur l’ensemble de l’empire khmer. Ils sont au nombre de 216, présents sur toutes les portes et temples, particulièrement sur le temple central du Bayon avec 59 répertoriés. Nul ne sait précisément qui est représenté sur ces sculptures. Certains avancent l’idée qu’il s’agit de Jayavarman VII mais d’autres supposent qu’il s’agit du boddhisattva Lokeshvara. Dans la tradition bouddhiste, les boddhisattvas sont des personnes ayant atteint l’illumination, comme le Bouddha, mais qui ont décidé de rester sur Terre plutôt que d’aller au Nirvana. Lokeshvara fait partie de ces personnages illustres qui font l’objet d’un culte au XIIIe siècle.

Vue du temple du Bayon à Angkor Thom (on peut voir des visages sur certaines faces des tours)
Jayavarman VII transforme d’ailleurs encore l’Empire khmer en en faisant un pays bouddhiste. Si jusqu’à présent l’hindouisme était prédominant, le bouddhisme, ici celui du Grand Véhicule ou mahāyāna, devient religion royale. Angkor Thom, alors le premier complexe religieux bouddhiste, se pose en rupture, également dans le sens où des lieux dédiés à l’hindouisme, les plus anciens, côtoient des lieux bouddhistes, plus récents comme c’est le cas entre le temple du Baphoun et le Bayon. À côté des sculptures bouddhistes, des décors hindous ont été préservés comme l’allée des géants qui tirent un immense serpent, le roi Naga, lors d’une représentation du mythe hindou du « Barattage de la mer de lait ».
Bien que n’étant pas situé à Angkor Thom, il est pertinent de mentionner le monastère de Ta Phrom qui reprend ses codes. Également construit sous le règne de Jayavarman VII, Ta Phrom se veut un lieu de recueillement pour les moines bouddhistes mais aussi un lieu de connaissance en intégrant une université. Il est aujourd’hui célèbre pour la végétation qui a grandi à travers les fondations et donnent au site ce sentiment de lieu perdu.

Photographie de la porte nord d'Angkor Thom avec un visage au sommet de l'édifice
Le déclin et la « disparition » d’Angkor
Selon les historiens, le déclin de l’Empire khmer ne peut être attribué à une cause bien précise mais à un ensemble de facteurs qui se sont étalés sur le temps long. Après la mort de Jayavarman VII en 1218, les rois suivants ne parviennent pas à retrouver la gloire du grand bâtisseur. L’entretien des temples, de son personnel et les frais pour administrer une ville millionnaire vident petit à petit les coffres d’Angkor qui se rétrécit avec le temps. Certains temples sont abandonnés et la population se concentre davantage.
Il faut aussi parler des guerres qui fragilisent l’Empire. Les conflits avec les Chams portent un coup important au pouvoir et aux finances d’Angkor qui est occupée entre 1177 et 1181. La conquête du Champa jusqu’en 1220 rétablit un certain équilibre mais les ennemis restent nombreux. Au XVe siècle, c’est de l’ouest que vient le nouvel ennemi. Le royaume thaïlandais d’Ayutthaya, fondé vers 1351, veut aussi sa part du gâteau en Asie du Sud-Est. Entre 1351 et 1431, il lance plusieurs attaques sur Angkor. La ville est pillée et en partie détruite. Ses décors sont saccagés et une partie des statues bouddhistes sont envoyées vers leur capitale de Bangkok. L’attaque de 1431 est si violente que les historiens y datent la fin de l’époque d’Angkor et de la domination de l’Empire khmer.

Ruines dans le monastère de Ta Phrom
À côté des événements politiques, la nature a aussi son rôle à jouer. Les crues et moussons successives ont fragilisé les canaux et réservoirs qui se bouchent avec les sédiments. Ne pouvant plus supporter ces aléas, la cité est régulièrement ravagée. Les habitants migrent alors, naturellement, vers des espaces plus protégés, notamment vers le sud du royaume.
En 1434, le royaume khmer décide de changer sa capitale pour s’éloigner de ses ennemis. Il fonde la cité de Phnom Penh, plus au sud, afin d’accéder plus facilement aux réseaux commerciaux qui se sont déplacer vers la mer de Chine méridionale. Désormais sans pouvoir royal et avec de moins en moins d’habitants qui fuient les crues, Angkor est délaissée. Les bâtiments et structures en bois disparaissent et certaines enceintes deviennent des champs cultivés. Une partie des pierres est même réutilisée pour construire les habitations populaires. Pour les temples abandonnées, la végétation prend le pas et vient s’insérer dans les interstices. À force, certaines structures s’écroulent tandis que d’autres, comme à Ta Phrom, ne font plus qu’un avec la nature. Cette combinaison, qui parfois permet à la structure de tenir, a marqué les premiers européens qui y vont et leur fait penser qu’Angkor serait vieille de plusieurs millénaires.

Ruines et racines au monastère de Ta Phrom
La découverte d’Angkor par les Européens
Alors qu’Angkor n’est plus que l’ombre de ce qu’elle était, elle attire l’attention de voyageurs européens, arrivés dans la région à partir du milieu du XVe siècle. L’un deux, António da Madalena, un moine portugais, quitte l’Inde en 1586 pour découvrir le Cambodge et, éventuellement, participer à la conversion des populations. Guidé par les locaux, il tombe sur les ruines d’Angkor. Après plus d’un siècle, la cité n’est que ruines mais elle reste majestueuse et la végétation lui donne un aspect mystique. Lors de son retour en Inde en 1589, il envoie un rapport à Lisbonne décrivant sa découverte. Malheureusement, António meurt lors du trajet retour et ses écrits, sans témoin visuel vivant, fascinent les Européens qui imaginent tous les possibles. Certains avancent même l’idée que ce serait Alexandre le Grand ou même l’empereur Trajan qui aurait fondé une telle cité.
Pour l’Europe, Angkor était une cité disparue, voire une « cité perdue », comme l’étaient certaines du monde antique gréco-romain. Une mythologie s’est créée autour d’elle, avec des rumeurs sur son histoire et sa population. Pour autant, la présence européenne à Angkor est très limitée voire nulle pendant des siècles.
Tout change au XIXe siècle. Inspiré par les récits, l’explorateur français Henri Mouhot (portrait ci-dessous) se lance dans un voyage vers le Cambodge au début des années 1860. Son récit, paru en 1863 est le déclencheur d’une vague d’aventuriers qui viennent du monde entier pour observer ces ruines. La parution posthume de son livre Voyage dans les royaumes de Siam, de Cambodge, de Laos et aux parties centrales de l’Indochine, sorti en 1868, popularise en France et à l’étranger le nom d’Angkor et de ses merveilles. Mais au départ, ces hommes viennent de France, notamment au moment de la colonisation de l’Asie du Sud-Est continentale durant les années 1880.

Portrait d'Henri Mouhot
Des missions archéologiques voient le jour comme celle d’Ernest Doudart de Lagrée et Francis Garnier organisées entre 1863 et 1866, visant à explorer le Mékong. Les scientifiques cartographient, répertorient les différents éléments et donnent leurs observations et interprétations. C’est également lors de ces opérations que des prélèvements d’œuvres sont faits et transportés en France pour venir garnir les expositions dont celles du musée Guimet, spécialisé dans les arts asiatiques. Des pans de murs sont sectionnés, des statues prélevées entièrement ou partiellement. Ces éléments ont pour objectif de plaire aux curieux parisiens, avides de connaissances sur les mondes « exotiques », en particulier asiatiques. En 1889, au moment de l’Exposition universelle qui se tenait à Paris, une immense pagode, appelée Angkor, était visible sur l’esplanade des Invalides et des répliques de temples comme celui d’Angkor Vat avaient été construites pour l’édition de 1906 à Marseille. Par la suite, en 1907, les recherches s’institutionnalisent sous la responsabilité de l’École française d’Extrême-Orient (EFEO). Pendant tout le XXe siècle, l’EFEO envoie plusieurs missions sur place et participe à sortir Angkor de la jungle et de l’ombre.

Archéologues réalisant des fouilles près du temple Banteay Prei
Un site du patrimoine mondial de l’UNESCO
Sous la colonisation française (1863 – 1953), Angkor devient un élément de l’identité cambodgienne. Elle rappelle la richesse culturelle qui accompagna l’essor de l’Empire khmer pendant plusieurs siècles. Les Français ont compris cet aspect et intègre le temple d’Angkor Vat dans le drapeau officiel du Cambodge. Il y reste après l’indépendance et ceci, même durant la sombre période des Khmers rouges (1975 – 1979). Bien qu’il soit sur le symbole du pays, même de manière stylisé, le site est la cible de dégradations importantes par les Khmers rouges. Des éclats de balles sont visibles sur certaines parois. De plus, ces nouveaux arrivants refusent la venue des chercheurs étrangers dans le pays, ce qui laisse le temps à la végétation de recouvrir le site et de décaler les programmes de recherches.
Les études reprennent lentement mais sûrement après 1979, en particulier dans les années 1990. En 1992, qu’Angkor intègre le patrimoine mondial de l’UNESCO. Le monde reconnaît ainsi l’importance culturelle et architecturale d’Angkor, légitimant par la même occasion le rassemblement de fonds et de moyens et de personnels, à l’échelle mondiale, pour son entretien, sa restauration et sa sauvegarde. Des programmes comme le Greater Angkor Project, dans les années 2010, regroupent des nations à travers le monde comme la France, la Chine, l’Espagne, l’Inde ou le Japon.
Aujourd’hui, Angkor est très plébiscitée par les touristes du monde entier. Il s’agit de la première destinations touristiques du pays. En 2024, plus de 1 million de touristes y sont allés, sur les 6 millions de touristes qu’a accueilli le Cambodge cette année-là. À travers des circuits guidés ou en visite libre, les visiteurs y découvrent un lieu à nul autre pareil. La singularité des monuments s’accompagne, en outre, d’un imaginaire créé par le cinéma et la littérature. En 2001, le film Lara Croft : Tomb Raider de Simon West, avec Angelina Jolie dans le rôle phare, utilise le temple de Ta Prohm comme lieu de tournage. Les touristes s’en inspirent et s’inventent aventuriers à la Indiana Jones le temps d’une visite.

Touristes internationaux se dirigeant vers le temple d'Angkor Vat ©Agence de presse Xinhua.
Publié par Adrien RASATA, le 17/08/2026
Articles similaires
Sources
Articles internet :
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Articles Wikipédia :
- Contributeurs aux projets Wikimedia. (2026f, août 13). Angkor. Wikipedia. [en ligne] Consulté le 17 août 2026, à l’adresse https://fr.wikipedia.org/wiki/Angkor
Vidéos YouTube :
- 1431, la chute d’Angkor | Quand l’histoire fait dates | ARTE, par la chaîne ARTE, mise en ligne le 13 juillet 2025 [en ligne] [visionnée le 17/08/2026]. Disponible sur : https://youtu.be/5uWUwQ9SxOQ
- Avant Angkor : La capitale perdue des Khmers | SLICE HISTOIRE | DOC COMPLET, par la chaîne SLICE Histoire, mise en ligne le 18 mai 2026 [en ligne] [visionnée le 17/08/2026]. Disponible sur : https://youtu.be/OkbUucsp9ks
- Building Angkor | Cambodian History | Extra History Complete, par la chaîne Extra History, mise en ligne le 17 janvier 2026 [en ligne] [visionnée le 17/08/2026]. Disponible sur : https://youtu.be/x7GQC66Jtqs
- Cambodge : les temples d’Angkor – Échappées belles, par la chaîne Échappées belles, mise en ligne le 20 novembre 2025 [en ligne] [visionnée le 17/08/2026]. Disponible sur : https://youtu.be/E4i8nOqYjUE
Crédits images :
- Vue sur le temple d'Angkor Vat lors d'un coucher de soleil ©Pakawat Thongcharoen. Disponible sur : https://www.lefigaro.fr/voyages/vacances-parfaites-au-cambodge-le-guide-de-voyage-du-figaro-20200106
- Carte des provinces actuelles du Cambodge avec la localisation d'Angkor Vat ©Ontheworldmap.com. Disponible sur : https://ontheworldmap.com/cambodia/siem-reap/angkor-wat/
- Ruines et moines bouddhistes dans le temple Bakrong de Roluos. Auteur et source inconnus. Disponible sur : https://autourasia.fr/que-visiter-a-siem-reap-decouvrir-le-groupe-des-roluos-au-cambodge-b419.html
- Temple d'Angkor Vat avec ses douves et ses bassins ©Apsara National Authority (ANA). Disponible sur : https://phnompenhpost.com/national/documentary-angkor-waters-set-april/
- Plan du site d'Angkor. Auteur et source inconnus. Disponible sur : http://sabatique.blogspirit.com/archive/2012/04/22/civilisation-khmer-temples-d-angkor.html
- Bas-relief d'Angkor Thom représentant des soldats partant en guerre sous la direction du roi Jayavarman VII ©Alfred Molon. Disponible sur : https://www.molon.de/galleries/Cambodia/Angkor/AngkorThom/all/img.php?pic=37
- Vue du temple du Bayon à Angkor Thom. Auteur et source inconnus. Disponible sur : https://www.abcroisiere.com/escale-angkor-cambodge-croisiere-mekong/agk-kh/
- Pont aux géants et aux nagas à Angkor Thom ©AdventuresbyJellie. Disponible sur : https://www.adventuresofjellie.com/cambodia/angkor-wat-the-complete-guide
- Vue aérienne du complexe d'Angkor Vat. Auteur et source inconnus. Disponible sur : https://www.asiakingtravel.fr/attraction/complexe-angkor
- Bas-relief représentant des apsaras à Angkor Vat. Auteur et source inconnus. Disponible sur : https://allpointseast.com/travel-blog/cambodia/apsaras-of-angkor-wat/
- Photographie d'Angkor Vat par Mike Fuchslocher. National Geographic. Disponible sur : https://www.nationalgeographic.fr/histoire/merveilles-dangkor-lapogee-de-lart-khmer
- Tête représentant le roi Jayavarman VII, musée Guimet, France. Licence Wikimedia Commons. Disponible sur : https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Flickr_-_dalbera_-_Jayavarman_VII_(mus%C3%A9e_Guimet)_(cropped).jpg
- Vue du temple du Bayon à Angkor Thom. Auteur et source inconnus. Disponible sur : https://www.asiakingtravel.fr/blog/temples-secrets-dangkor-voyager-en-dehors-des-sentiers-battus.html
- Photographie de la porte nord d'Angkor Thom avec un visage au sommet de l'édifice. Auteur et source inconnus. Disponible sur : https://sonasia-holiday.com/sonabee/angkor-thom
- Ruines dans le monastère de Ta Phrom. Auteur et source inconnus. Disponible sur : https://www.histoire-et-civilisations.com/thematiques/monde/angkor-le-joyau-de-lempire-khmer-livre-ses-derniers-secrets-81662.php
- Ruines et racines au monastère de Ta Phrom. Auteur et source inconnus. Disponible sur : https://www.viator.com/fr-CA/tours/Hanoi/Authentic-of-VIetnam-and-Cambodia-Tour/d351-15475P45
- Portrait d'Henri Mouhot. Licence Wikimeda Commons. Disponible sur : https://fr.wikisource.org/wiki/Fichier:Mouhot_-_Voyage_dans_les_royaumes_de_Siam,_de_Cambodge,_de_Laos_et_autres_parties_centrales_de_l%27Indo-Chine,_%C3%A9d._Lanoye,_1868,_planche_1.jpg
- Archéologues réalisant des fouilles près du temple Banteay Prei. Auteur et source inconnus. Disponible sur : https://www.science-et-vie.com/science-et-culture/archeologie/la-statue-dun-gardien-millenaire-exhumee-sous-un-temple-dangkor-au-cambodge-178657.html
- Touristes internationaux se dirigeant vers le temple d'Angkor Vat ©Agence de presse Xinhua. Disponible sur : https://www.vietnam.vn/fr/campuchia-niu-keo-du-khach
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