Albert Roche - Le premier soldat de France

Alors que souvenir de la Grande Guerre est de plus en plus lointain, ce sont majoritairement les noms des grands chefs que l’on retient comme Foch, Joffre, Nivelle, Pétain, French ou Pershing. Mais au sein de l’armée française, le simple fantassin s’est aussi illustré, en de nombreuses occasions et sur tous les champs de bataille. Parmi eux, Albert Roche est une exception et une légende à lui tout seul. À de nombreuses reprises, bravant la mort sur le terrain et capturant près de 1 180 hommes, il s’est illustré lors des combats sur le front. Il est celui que Foch nomma comme le « premier soldat de France » en 1918. Simple soldat, il obtient une renommée nationale. Retour sur un destin méconnu mais dont les histoires reviennent aujourd’hui au goût du jour.

 

Albert roche et le 27e bataillon de chasseurs alpins

Albert Roche (2e rang, tout à droite), posant avec des camarades du 27e bataillon de chasseurs alpins

 

Un garçon qui voulait devenir soldat

Albert roche en tenue de chasseur alpin

Albert Roche, portant l'uniforme du 27e bataillon de chasseurs alpins

 

Albert Fernand Séverin Roche naît en 1895 à Réauville, dans la Drôme du Sud, au sein d’une famille de fermiers. Lorsqu’il atteint 18 ans, en 1914, il rêve de quitter la ferme et de devenir soldat. Cependant, les responsables du recrutement décident de le recaler, mettant en avant sa petite taille, 1,58 mètre, et sa stature chétive, non adéquates avec l’idéal du soldat de l’époque. Pour Albert Roche, c’est la douche froide.

Ne restant pas sur cet échec, il tente une nouvelle fois sa chance après s’être enfui de chez lui. Il parvient à convaincre les recruteurs qui l’incorporent au 30e bataillon de chasseurs alpins alors stationné à Grenoble. Mais pour Albert, la déception est encore une fois au rendez-vous. Lui qui pensait combattre, maintenant que la guerre avait été déclarée le 3 août 1914, se fatigue dans les entrainements et les tâches quotidiennes au sein de la caserne. De plus, d’un tempérament sanguin et prompt à une réponse musclée face aux provocations, il ne se trouvait pas à sa place. Il était souvent moqué par les autres soldats et les instructeurs le notaient mal aux évaluations.

Voulant se retrouver sur le front, il déserte. À ce moment-là, les déserteurs, au lieu de finir en prison, étaient envoyés en première ligne, et c’est ce que voulait Albert Roche par-dessus tout. Lorsqu’il est finalement retrouvé, sans trop d’effort, il est traduit en cour martiale. Il aurait alors affirmé « Les mauvais soldats, on les expédie là-haut, et moi je veux aller où l’on se bat ». Son vœu est exaucé et il est envoyé rejoindre le 27e bataillon de chasseurs alpins alors positionné dans l’Aisne. Albert Roche vient d’arriver sur le front et ses aventures extraordinaires commencent.

Le destin exceptionnel d’un chasseur alpin

Il arrive sur le front de l’Aisne en juillet 1915. Il intègre une troupe que les Allemands appellent les « diables bleus » car les chasseurs alpins se sont montrés de dangereux adversaires, intrépides et meurtriers. Maintenant au cœur des combats, Albert Roche veut être de toutes les offensives. Malheureusement, il est peu apprécié de ses supérieurs qui lui donnent souvent des missions d’estafette (responsable de la transmission de messages).

Quelques temps après son arrivée dans l’Aisne, il est choisi, avec deux autres hommes, pour mener une opération dans les lignes ennemies. Il doit localiser et détruire un nid de mitrailleuses. Il se faufile et parvient à repérer la cheminée d’un poêle dans les tranchées. Comprenant qu’il était en infériorité numérique, il lâche des grenades dans le conduit de la cheminée. Lorsqu’elles explosent, tuant au passage quelques soldats, il entre et fait prisonnier les survivants qui se sont rendus, pensant être la cible d’une offensive plus importante. Il revient avec 8 Allemands, des mitrailleuses et de nombreuses munitions.

La même année, il est transféré sur le front de Sudel, dans les Vosges alsaciennes. Après un bombardement allemand sur sa tranchée, Albert Roche en ressort comme seul survivant. Au lieu de se retirer, il prend les fusils de ses camarades morts et les aligne sur le parapet. Face à lui, les Allemands sont sortis de leur tranchée. Le Français se met alors à courir entre les différents fusils et tirent avec chaque arme pour faire croire à la présence du reste de l’unité. Les Allemands, pensant que le bombardement n’avait pas été efficace, se retirent. Seul, Albert Roche venait de repousser l’offensive ennemie.

En 1916, lors d’une autre opération en territoire allemand, à laquelle Albert Roche s’était, bien entendu, porté volontaire, il est capturé avec un lieutenant. Lors de l’interrogatoire, Roche, on ne sait comment, se libère, désarme son geôlier et le tue avec son propre pistolet, libère son lieutenant et capture le reste du poste. Avec l’officier sur les épaules, il revient dans les lignes françaises avec 42 prisonniers.

Portrait avec medailles d albert roche

Portrait anonyme d'Albert Roche

En 1917, il participe à la bataille du Chemin des Dames dans le nord-est du pays. Après une percée allemande qui oblige les Français à se retirer, Albert Roche voit que l’un de ses capitaines est resté, blessé entre les lignes, dans le no man’s land. Il se porte alors à son secours. Il rampe sur un champ de bataille dévasté, se protégeant derrière les rares obstacles, coupant les barbelés et reprenant son souffle dans les trous d’obus. Sa progression est très lente car il doit faire attention à ne pas être repéré par les mitrailleuses et les snipers qui tirent sur tout ce qui bouge. Finalement, après six heures d’une longue traversée, il tombe sur son capitaine qu’il ramène en lieu sûr, après quatre heures d’un retour tout aussi éreintant. Après l’avoir déposé auprès de brancardiers, il s’installe dans un trou d’obus et s’endort, complètement épuisé par cet effort surhumain. Il est ensuite réveillé par une patrouille qui le prend pour un déserteur. L’année 1917 fut, à ce titre, marquée par de nombreux épisodes de désertions et l’état-major était particulièrement vigilant là-dessus. En accord avec une politique intransigeante, Albert Roche, qui proteste et affirme son innocence, est accusé de d’abandon de poste et de désertion puis condamné au peloton d’exécution dans les 24 heures. Le jour-même, il écrit une lettre à son père où il dit « « Dans une heure je serai fusillé, mais je t'assure que je suis innocent ». Alors qu’il est sur le point d’être fusillé, une lettre arrive in extremis. Elle vient du capitaine secouru par Albert Roche. Il présente les faits d’armes de son bienfaiteur et lui sauve la vie en retour. En retour, le soldat est désormais vu comme un héros et salué.

 

Offensive francaise sur le chemin des dames

Attaque du 16 avril 1917 près de Ville-au-Bois ©CD02

 

Albert Roche, le « premier soldat de France »

Le reste de la guerre est tout aussi mouvementé pour Albert Roche qui n’hésite pas à se mettre au-devant du danger pour aider ses compatriotes, tenir les Allemands en respect et en capturer au passage. À ce titre, les registres lui attribuent la capture de 1 180 prisonniers. Ces nombreux exploits lui valent une nomination comme chevalier de la Légion d’honneur, le 3 septembre 1918, avec pour citation :

« Chasseur dont la bravoure est légendaire au bataillon. Fait preuve, dans les circonstances les plus difficiles, d'un mépris absolu du danger ; conserve un calme absolu aux moments les plus critiques, donne à ses camarades l'exemple de l'entrain, exalte leur courage, est pour ses chefs un auxiliaire précieux. Pendant les opérations du 31 août 1918, a réussi comme agent de liaison à transmettre à toutes les sections de sa compagnie les ordres du commandant, n'hésitant devant aucun danger, triomphant des difficultés de toutes sortes, montrant un rare esprit de décision, une conscience au-dessus de tout éloge. Médaillé militaire pour faits de guerre (sept citations) »

 

Portrait medaille d albert roche

Portrait anonyme d'Albert Roche avec ses médailles. On y voit la médaille de la Légion d'honneur (à gauche), celle de la médaille militaire (au centre) et la croix de guerre (1914-1918)

 

À la fin de la guerre, le nom d’Albert Roche était désormais connu de tout le bataillon et même en haut lieu. C’est par exemple le commandant du front des Vosges, le général Maud’huy, qui lui décerne sa médaille de la Légion d’honneur. Le 27 novembre 1918, dans une Alsace tout juste libérée, il est montré, par le maréchal Foch, généralissime des armées françaises et alliées, sur le balcon de l’hôtel de ville de Strasbourg, à une foule en exaltation. Il présente le soldat aux Strasbourgeois en ces mots : « Alsaciens, je vous présente votre libérateur Albert Roche. C'est le premier soldat de France ! ». Un honneur extraordinaire pour un homme qui, comme le découvre le maréchal Foch, stupéfait, n’a pas reçu de promotion de toute la guerre. Foch se serait alors exprimé « Il a fait tout cela, et il n’a pas le moindre galon de laine ? ».

 

Albert roche et le marechal foch a strasbourg 1918

Présentation d'Albert Roche aux Strasbourgeois par le maréchal Foch, 27 novembre 1918

 

En reconnaissance de son dévouement, le 20 novembre 1920, il est choisi, avec sept autres hommes, pour porter le cercueil du soldat inconnu de Verdun jusqu’à l’Arc de Triomphe. Il est ainsi un des rares à avoir pu assister à la cérémonie du choix du cercueil.

En 1925, il fait partie de la délégation française envoyé à Londres pour les funérailles du maréchal (field marshal) John French, le commandant du corps expéditionnaire britannique pendant la guerre. Un soir, il dîne même à la table du roi George V.

 

Mort et légende oubliée

Si l’immédiat après-guerre est joyeux pour Albert Roche, il tombe vite dans l’anonymat quand la reconstruction et le développement économique deviennent les nouvelles normes en France. Il quitte le nord du pays pour revenir dans sa Drôme natale. Il s’installe pendant un temps dans le Vaucluse, à Valréas, où il trouve l’amour avec une femme de Colonzelle en 1921, avec qui il a un fils. Il enchaîne ensuite les petits boulots, notamment comme cantonnier puis comme pompier à Sorgues.

 

Albert roche avec le marechal foch

Albert Roche en compagnie du maréchal Foch ©Le Dauphiné libéré

 

Il trouve finalement la mort dans un accident de la route en descendant d’un bus à Avignon, le 14 avril 1939, à tout juste 44 ans. D’abord enterré à Sorgues, son corps est transféré, en 1967, au cimetière Saint-Véran d’Avignon, où il repose toujours. Dans sa ville natale de Réauville, un buste est érigé pour commémorer un héros local et national.

En tout, Albert Roche fut blessé à neuf reprises pendant la guerre et reçut huit médailles, dont la croix de guerre, la médaille militaire, celle des volontaires ou encore la médaille interalliée de la Victoire. Il est le soldat français le plus décoré de la guerre, avec plusieurs citations à l’ordre de l’armée. Malgré tout, Albert Roche fut extrêmement modeste une fois de retour à la vie civile. Tant et si bien que son histoire finit par tomber dans l’oubli à partir des années 1980.

Un nouvel élan mémoriel est cependant entrepris à partir de la fin des années 2010. En 2019, à ce titre, une exposition sur son histoire a lieu dans le fort de la Bastille de Grenoble, au sein du musée des troupes de montagne. En 2018, un timbre est réalisé par la Poste et, en 2023, le groupe de métal suédois, Sabaton, utilise son histoire pour son titre The First Soldier, paru dans l’album Heroes of The Great War. En 2024, Julien Hervieux, écrivain et YouTubeur, publie avec Éric Stalner, la bande dessinée Héros de guerre : Albert Roche, aux éditions Bamboo Grand Angle, ramenant l’histoire du soldat au cœur de la culture populaire contemporaine.

 

Couverture de la bande dessinee albert roche

Couverture de la bande dessinée Héros de Guerre : Albert Roche de Julien Hervieux et Eric Stalner (2024)

 

Dans le sud de la France, le souvenir d’Albert Roche est toujours présent avec des cérémonies organisées par la mairie de Réauville pour une rénovation de son buste, ou encore la commune de Saint-Véran d’Avignon qui met en place une plaque commémorative à côté de la tombe d’Albert Roche. Le 27e bataillon des chasseurs alpins est aussi de la partie, avec des cérémonies rappelant le souvenir du « premier soldat de France », comme en 2018 pour les cent ans de la fin de la guerre et du décernement de ce titre par la maréchal Foch à Strasbourg. .

 

Publié par Adrien RASATA, le 24/01/2026

A voir

 

SABATON - The First Soldier (Animated Story Video)

 

Sources

Articles internet :

Articles de presse :

Articles Wikipédia :

Vidéos YouTube :

  • Albert Roche, le héros oublié de la Première Guerre mondiale, par la chaîne La Folle Histoire, mise en ligne le 7 mars 2021 [en ligne] [visionnée le 24/01/2026]. Disponible sur : https://youtu.be/DytEczK974Q
  • Il capture 1180 soldats pendant la 1ère GM : Albert Roche ! Feat Sabaton – « The First Soldier », par la chaîne Nota Bene, mise en ligne le 20 janvier 2023 [en ligne] [visionnée le 24/01/2026]. Disponible sur : https://youtu.be/s8_nSUiTUUY
  • Le Petit Théâtre des Opérations : Albert Roche, le Captain America Français, par la chaîne Odieux Connard, mise en ligne le 4 mai 2017 [en ligne] [visionnée le 24/01/2026]. Disponible sur : https://youtu.be/ZO9mjKckXS4
  • SABATON – The First Soldier (Animated Story Video), par la chaîne Sabaton, mise en ligne le 9 février 2023 [en ligne] [visionnée le 24/01/2026]. Disponible sur : https://youtu.be/YZ9pmGsQcaM
  • The First Soldier – Albert Séverin Roche – Sabaton History 118 [Official], par la chaîne Sabaton History, mise en ligne le 6 mars 2023 [en ligne] [visionnée le 24/01/2026]. Disponible sur : https://youtu.be/kABvnbREyOE

Crédits image :

  1. Photographie anonyme d’Albert Roche et de chasseur alpin. Disponible sur : https://www.ledauphine.com/france-monde/2014/05/18/a-albert-roche-la-patrie-si-peu-reconnaissante
  2. Albert Roche, portant l'uniforme du 27e bataillon de chasseurs alpins. Disponible sur : https://www.instantculture.fr/2021/01/23/albert-severin-roche-le-premier-soldat-de-france/
  3. Portrait anonyme d'Albert Roche. Disponible sur : https://www.instantculture.fr/2021/01/23/albert-severin-roche-le-premier-soldat-de-france/
  4. Attaque du 16 avril 1917 près de Ville-au-Bois ©CD02. Disponible sur : https://www.chemindesdames.fr/fr/17eme-edition-de-la-journee-de-memoire-du-chemin-des-dames-le-16-avril#slide2
  5. Portrait anonyme d'Albert Roche avec ses médailles. Disponible sur : https://www.storiachepassione.it/l-avvincente-storia-di-albert-roche-il-primo-soldato-di-francia/
  6. Présentation d'Albert Roche aux Strasbourgeois par le maréchal Foch, 27 novembre 1918. Disponible sur : https://www.instantculture.fr/2021/01/23/albert-severin-roche-le-premier-soldat-de-france/
  7. Albert Roche en compagnie du maréchal Foch ©Le Dauphiné libéré. Disponible sur : https://www.ledauphine.com/france-monde/2014/05/18/a-albert-roche-la-patrie-si-peu-reconnaissante
  8. Couverture de la bande dessinée Héros de Guerre : Albert Roche de Julien Hervieux et Eric Stalner (2024). Disponible sur : https://www.bdgest.com/chronique-12608-BD-Heros-de-guerre-Albert-Roche-France.html
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